Jean, « Croire que nous sommes des feuilles blanches à la naissance est un leurre »

Jean, « Croire que nous sommes des feuilles blanches à la naissance est un leurre »

Notre père, c’est notre père. Celui qui a changé nos couches et qui nous a raconté une histoire le soir avant de nous endormir… Celui qui nous a aidés à faire nos devoirs, qui nous a appris à faire du vélo et qui a soigné nos bobos. Peu importe si on ne partage pas les mêmes gènes. Pour moi, mon père est mon père ; aucun doute là-dessus. J’ai un père et j’ai une mère… mais j’ai aussi un géniteur.

Et je sais aujourd’hui que ma conscience, ma personnalité et mon comportement ont aussi été façonnés par mon code génétique. Croire que nous sommes des feuilles blanches à la naissance est un leurre. On naît avec des personnalités différentes, des comportements différents. En effet, notre éducation, notre environnement ont fait de nous les êtres humains que nous sommes, mais pas seulement.

Moi qui suis né d’un don anonyme, moi qui n’ai connu ni mon géniteur ni mes origines, moi qui ai appris en plein divorce de mes parents, à 2h du matin, à l’âge de 10 ans, que « ton père n’est pas ton père », moi qui ne peux répondre à la question très simple de « quels sont vos antécédent familiaux », qui suis-je ? De quelle culture ? De quelle lignée ? De quel pays ? A qui appartient ce menton ? Ce front, cette bouche, ce nez ?

J’ai eu besoin de savoir. J’ai voulu savoir. Et ce besoin est devenu encore plus prégnant le jour où  je suis moi-même devenu papa. Alors avec les tests ADN en ligne, je me suis jeté sur l’occasion. J’ai envoyé un peu de salive à 23andme. Trois mois plus tard, je recevais mes résultats. Et ces sites sont plutôt bien faits : non seulement ils vous montrent vos origines géographiques, mais en plus ils vous mettent en relation avec les autres utilisateurs du site qui partagent votre ADN.

Moi, fils unique qui ai toujours rêvé d’une fratrie biologique, je me suis jeté sur les résultats. Et j’ai en effet découvert beaucoup, beaucoup de matchs (plus de 1 000), mais malheureusement pas de géniteur, ni de demi-frères, ni même de cousins germains… Mon parent génétique le plus proche se trouvait en fait être une vieille dame habitant dans le Connecticut et avec qui je partageais un faible et décevant 0.6% d’ADN. J’étais déçu… En fait, la recherche de son géniteur c’est un peu comme le loto : même si les chances sont faibles, on y croit toujours un peu.

Alors pour discuter de mes résultats, et aussi pour comprendre si la loi allait changer un jour en France, j’ai rejoint l’association PMAnonyme. J’ai discuté, j’ai appris beaucoup de choses : que je n’étais pas seul dans cette quête de la recherche de soi, mais surtout qu’un match ADN aussi faible que 0.6% pouvait (avec beaucoup de chance) me mener à mon géniteur. J’ai donc demandé un peu d’aide… S’en est suivi une enquête génétique et généalogique passionnante de plusieurs jours, qui est passée par les archives d’Ellis Island, le nord de l’Europe et les fins fonds du web… De vraies montagnes russes émotionnelles. En moins de 48 heures, j’avais retrouvé mon arrière-grand-père paternel biologique. En moins de 72 heures, j’avais identifié mon grand-père paternel biologique. Un homme qui avait eu 3 fils. L’un d’eux ne pouvait être que mon géniteur…

J’étais si proche, et en même temps si loin. Comment l’identifier parmi ces 3 frères ? Et comment les contacter? Quels mots utiliser ? « Salut, tu as fait un don de sperme anonyme il y a 36 ans ; bah en fait, tu vois, il n’était pas si anonyme que ça » ? Du coup, j’ai préféré essayer de contacter leurs enfants, et j’ai commencé à chercher de potentiels demi-frères et sœurs grâce à leur patronyme. Et j’ai trouvé, tout simplement en surfant sur Facebook, un homme qui avait non seulement l’air d’avoir mon âge mais qui surtout me ressemblait beaucoup. Pour préserver son anonymat, appelons-le Nicolas.

J’ai donc contacté Nicolas de manière très directe sur un réseau social professionnel : « Bonjour, je m’appelle Jean et je pense que nous avons le même grand-père biologique ». Autant vous dire que ce n’est pas le genre de message qui laisse indifférent mais aussi pas forcément le genre de message auquel on répond. J’ai eu beaucoup de chance… Il m’a répondu. On s’est appelés, je lui ai tout expliqué, et il a voulu vérifier. 3 mois plus tard, il recevait lui aussi les résultats de ses test ADN et mon meilleur match est soudainement passé de 0.6% à 30% (mon demi-frère biologique). Moi qui avais grandi fils unique, j’avais donc maintenant un demi-frère, mais aussi une demi-sœur biologique.

Le week-end suivant, il en parlait à son père, à sa sœur et à sa mère lors d’une réunion de famille. Je ne vais pas vous cacher qu’ils ont tous été un peu surpris et qu’en dehors de Nicolas que j’avais déjà eu quelques fois au téléphone, ils ne souhaitaient malheureusement pas me rencontrer. Mais ce n’était pas très grave au final… Un peu décevant certes mais au moins je savais d’où je venais, j’avais un nom, une histoire, un métier, une lignée, des antécédents médicaux et surtout je savais qu’à 70 ans, mon géniteur avait toujours ses cheveux !

Quelques semaines plus tard, je rencontrais tout de même Nicolas pour la première fois… mais il n’était pas venu seul… Je rencontrais aussi mon géniteur, sa femme et ma demi-sœur. Passé le choc de l’annonce, ils avaient changé d’avis. Et non seulement ils avaient souhaité me rencontrer, mais en plus ils étaient venus avec des photos, des écrits, des histoires. Une famille adorable, unie. On est restés en contact et on compte se voir assez souvent. J’aimerais bien leur présenter mon fils.

Les sentiments que j’ai ressentis à ce moment-là sont absolument indescriptibles. Je ne cherchais pas un père, je cherchais mes origines et je les ai trouvées. Mon père est mon père et cette évidence est devenue beaucoup plus facile à embrasser après cette découverte. J’ai un père, j’ai une mère, mais maintenant j’ai une histoire un petit peu plus complète, grâce à mon géniteur. J’ai été conçu et construit par 3 personnes et je veux les remercier. En tant qu’être humain, on a tendance à se fabriquer des cases dans lesquelles tout ranger, tout simplifier ; mais la vie n’est pas simple, c’est un gros bordel.
Et pour des dizaines de milliers de personnes conçues par don, c’est beaucoup plus compliqué que ça : c’est… décalé.

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